CUPARUC

Vol. 13, no. 2. August/août 2004

LE BON USAGE DE LA RETRAITE par Bérengère Gaudet

Lorsque j'ai pris une retraite anticipée à l'âge de 59 ans, je n'y étais pas du tout préparée, et, a seulement six mois de la date de mon départ, je n'ai pas eu le temps de la planifier ni même d'en rêver, comme d'autres peuvent rêver de profiter de cette période pour peindre, écrire un roman, voyager, jouer au golf, etc. J'étais pleine d'appréhensions à l'idée de ne plus travailler, comme si j'allais tomber dans le vide. L'adaptation fut très dure, et ce n'est qu'au bout de deux ans que je parvins à retrouver ma sérénité.
Au cours de cette période difficile, j'ai compris que le passage à la retraite, comme tout changement important dans notre existence, s'accompagne d'une crise des valeurs, donc d'une remise en question. En tant que retraités, nous sommes pour ainsi dire en marge à l'égard des valeurs que notre société privilégie. Quelles sont ces valeurs? D'abord le travail et la productivité, et en corollaire, le respect accordé à quelqu'un pour ce qu'il fait dans la vie: pour sa fonction., son titre, son salaire. Qu'arrive-t-il lorsque tout cela disparaît du jour au lendemain? Il est clair que les retraités ne sont plus dans le coup. Nous faisons désormais partie des "non-productifs", donc, nous n'existons plus, sinon comme contribuables et consommateurs. Lorsque je dis à une personne qui travaille que je suis retraitée, je surprends parfois un sourire condescendant de sa part. Rares sont ceux qui avouent qu'ils nous envient!
On observe également dans notre société un culte excessif de la performance, étroitement relié à la notion de la compétition, et cela, pas seulement dans le milieu des affaires: il n'y a de place que pour les gagnants. Il en résulte qu'on apprécie la valeur d'une personne uniquement en fontion de sa capacité de performer au-delà des attentes, car la seule compétence ne suffit plus. Combien de gens se sont définis toute leur vie par leurs performances professionnelles et n'arrivent pas à se départir de ce besoin une fois à la retraite; ils doivent encore se prouver qu'ils sont les meilleurs et les plus occupés. Qu'on me comprenne bien: la recherche de l'excellence est admirable et essentielle au succès; ce qui est moins positif, c'est de faire dépendre sa valeur personnelle de son travail professionnel, auquel cas on ne peut s'arrêter sans avoir le sentiment d'avoir tout perdu.
Par ailleurs, il y a aussi dans notre société, comme chez d'autres, une valorisation excessive de la jeunesse. Il faut absolument être jeune, beau, mince, en forme. Il faut continuer à paraître jeune même quand on a 50 ans et plus. Cela engendre chez plusieurs l'obsession maladive des rides et des quelques kilos de trop, soigneusement entretenue d'ailleurs par l'industrie milliardaire des régimes et des cosmétiques. Et pourtant, on peut être bien dans sa peau et encore séduisant(e) à 60, 70 ou 80 ans! Mais il est bien possible que la peur de la retraite soit associée, consciemment ou non, à la peur de vieillir, et plus encore, à la difficulté d'accepter les limites que nous imposera le vieillissement. C'est ce que j'éprouvais alors, je le comprends maintenant.
Nous avons donc vécu, et les futurs retraités vivront sans doute, eux aussi, cette crise existentielle dont l'enjeu est notre équilibre personnel et ce que j'appellerais notre aptitude au bonheur. Pour bien s'en sortir, il faut apprendre à accepter un certain nombre de choses. Accepter d'abord que notre vie a changé irrémédiablement. Accepter de ne plus être "productifs" au sens où la société l'entend. Accepter de vieillir, non comme une triste fatalité, mais simplement comme une autre étape de la vie, qu'il faut essayer de vivre aussi pleinement que les autres étapes. Pour cela, il faut à mon avis être disposé(e) à cesser enfin de courir et de se battre pour réussir, et plutôt se créer une nouvelle vie, basée sur des valeurs différentes.
Si l'on veut "bien vieillir" et être heureux à la retraite, il est essentiel de se définir non par ce qu'on fait, mais par ce qu'on est. Nous sommes ce que la vie a fait de nous, c'est-à-dire la somme de nos connaissances, de notre culture, de nos expériences de vie - les pénibles autant que les bonnes - d'où une certaine sagesse acquise au cours des années et qui devrait nous donner des ressources que les jeunes n'ont pas. Autre attitude importante, mais difficile: pas de regrets, pas de nostalgie. La vie est trop courte.
Pour ma part, j'ai commencé à apprécier ma retraite lorsque je me suis enfin libérée de la tyrannie de l'auto-discipline et du perfectionnisme: j'ai appris à ne plus être aussi dure envers moi-même. Je n'ai aucune nostalgie de mon travail. Je ne me sens pas diminuée parce que je n'ai plus ni titre ni fonction administrative, ou parce que j'occupe mon temps à des activités que le milieu du travail trouverait probablement insgnifiantes et sûrement improductives! Je ne fais rien de spectaculaire ni de "glamourous". Je lis et j'écris beaucoup, je fais des recherches sur la généalogie de ma famille, je voyage avec mon mari; j'aime aussi jouer au bridge, rencontrer mes amies pour le lunch, aller à des concerts, et je suis encore capable de m'émerveiller devant la beauté des fleurs ou le sourire d'un enfant. Je peux vous dire honnêtement que je ne me suis jamais ennuyée un instant, et je m'étonne parfois d'avoir eu tant d'inquiétudes il y quelques années.
J'espère avoir encore de nombreuses années devant moi pour profiter de la vie et de ma retraite bien méritée. C'est la grâce que je vous souhaite à tous!